
Mon quartier n'a rien de pittoresque.
Mais je ne pourrai pas vivre dans une carte postale. Je ne serai pas à l'aise dans une ville, un paysage , un immeuble immuables, fixés par leur image flatteuse. je me sentirai momifié.Je veux vivre dans un quartier vivant, ouvert aux mutations, aux parfums du monde. Etre un bibelot dans une ville-musée, très peu pour moi. Mon appartement n'est pas une vitrine. Je ne suis pas un animal de zoo. Les vestiges qui encombrent le passage, l'identité régional dans un décor de carton -pâte, l'authentique simili-cuir.... C'est bon pour les parcs d'attractions de touristes benêts.
Mon quartier est beaucoup plus discret, fonctionnel, carrément organique, ou organisme à angles droits. Il se dépatouille pour faire cohabiter des anciennes bâtisses et et des nouvelles. La plupart des maisons sont construites pour durer une trentaine d'années. après viendront d'autres besoins, d'autres nécessités, d'autres envies. Vite construit, vite détruit. Du jetable pour chaque génération. Un emballage par vie de foyer.
Mon quartier est assez propre, assez silencieux, assez monochrome: blanc terne en général. C'est reposant. C'est net, sans excès, mais suffisamment pour que des couleurs bariolées soient ressenties comme une agression visuelle, ou tout au moins une pollution. Idem pour pour le brouhaha: les blablas incessants, les klaxons intempestifs, les apostrophes, les interjections, les scènes de ménages, les radios vociférantes, les ébats vocaux n'ont rien à faire dans notre espace public. Le linge sale est lavé dans des buanderies étanches. Les contacts sont réduits au minimum. Les paroles sentimentales sont reléguées à des espaces consacrés : les salles de théâtre ou la chambre à coucher ses émotions.
Ici ce n'est pas complètement ordonné mais les écarts sont savamment étudiés, et approuvés par conciliations. Les exceptions sont nécessaires. Les avis minoritaires doivent être vus et entendus. Ils ont tout à fait une place, une place minoritaire. et formalisée: dans chaque ensemble d'habitation, vous trouverez celui qui écoute des matchs tonitruants de foot toutes fenêtres ouvertes, celle qui mosaïque les escaliers de pages de magazines en quadrichromie glacée; le couple du troisième qui s'aime en s'insultant; la "bugg", mob au tuyau d'échappement percé; ou le poivrot qui pleure tous les dimanches en déclamant sa misère existentielle, vautré devant l'ascenceur. Chaque phénomène est expertisé, puis classé dans un grand tiroir "divers, en cours, entorses à l'homogène". C'est une grande boîte sur lequel on jette un regard circonspect, les lèvres pincées, comme devant un e odeur nauséabonde, mais là s'arrêtera le procès car chacun sait qu' un petit morceau de lui séjourne dans ce dépôt, cette caverne des rebuts d'Ali Baba.
Il y a une culture entretenue en sous-couche. Elle subit des influences mais elle déteste être brusquée. Il y va de la sauvegarde de notre spécificité, de notre exception culturelle; parce que oui, la culture n'est qu'un brassage continuelle d'exceptions. et une ville , un pétrissage d'exceptions. comment dès lors imposer des règles mondiales? Quel tyrannie sur se concocte notre recette communautaire! L'invasion des films américains, des objets asiatiques, des diktats de technocrates sont ressentis comme des sales pandémies, dont on cherche à se préserver. La pâte a ses grumeaux, Elle nécessite d'être longuement travaillée, patiemment malaxée . Elle sera à cette condition prête pour la cuisson. Je tiens à ma langue, je tiens à mes différences. J'apprécie l'autre et son pays: " l'exotie". mais pourquoi devrais-je vénérer des vedettes promues par un marché commercial, alors que mes références sont dans la gratuité d'un quotidien, dans des illustres anonymes et dans les façades anodines et apaisantes de mes voisins d'en face ?...
suite ensuite...