
Suite et fin de "Mon quartier n'a rien de pittoresque."
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On n'aime pas trop dans mon quartier les gens qui ont de l'ambition personnelle; On se demande toujours ce qui les poussent à vouloir être supérieur; Etre riche est suspect; être célèbre est très suspect. Un héros est un scélérat. Autant de caricatures de pathologies individualistes. La méfiance accompagne la réussite. Etre représentant de notre communauté est tout un art de persuasion qui consiste à faire croire que c'est bien malgré soi que l'on a pris cette responsabilité. On n'admire personne. On n'a pas de modèle. On ne loue aucun saint. On n'est jamais inconditionnel d'une personne et pour tout dire l'amour ne peut pas être passionnel. La passion, ici, entraîne à l'exil.
Mieux vaut, dans ces conditions, n'avoir rien à dire pour être entendu. J'ai vécu aux Etats-Unis. La logorhée du quotidien y va de pare avec une indifférence envers la personne rencontrée. Après lui avoir exposé les tréfonds de son âme en long en large et en tréfonds, on oublie jusqu'à sa présence dans son propre intérieur. De même, la chaleur des rapports humains dans le bassin méditerranéen est merveilleuse. Mais ici, nous ne vivons dehors qu'en transit. Pourquoi devrais-je être copain avec tout le monde? mon amitié est chiche. C'est vrai. Mais je suis peu enclin aux familiarités de bon aloi. Je sais le prix de cette retenue affective : une grande solitude qui va e empirant avec l'âge et tout particulièrement lorsque vous n'avez plus de profession et du réseau de relations publiques qui l'accompagne.
Cela me demande un effort d'aller vers les autres. J'ai chez moi tout ce qu'il faut comme artifices pour voir le monde à travers des lucarnes: des petits écrans de surveillance m'informent des déboires et des anicroches, des comportements et des idées nouvelles , enfin de toutes le façons, contre-façons et malfaçons de la planète. Parait que dans le désert les hommes se tiennent par la main. ici même les amoureux marchent sans se toucher. Parait que la banquise fond de plus en plus vite, ici on lave sa voiture avec des particules textiles. Parait que la présidente des Philippines a déclaré l' état de siège. ici nous avons cinq maires qui se relayent tout les deux ans en se chipotant. Parait que les familles là-bas sont de dix à quinze personnes. Ici, on se sépare des parents trop vieux, des enfants handicapés ou hyperactifs, et des hommes non-rentables dans des établissements spécialisés. Parait que les Japonais ont une hantise de perdre la face. Ici on adore ceux qui remplissent cette mission pour nous.
Vous voyez, la comparaison n'est pas possible.
La compassion? Elle rend grotesque. L'affection? Ma mémoire me l'interdit.
Ma mémoire est un peu trop pesante, elle obture mon appareil langagier, mais elle est ma réserve naturelle: celle qui fait que je ne me prends pas pour celui que je vois. Nous ne supportons pas de nous identifier.
Mais nous étudions toujours de nouveaux services de socialisation. . Dans mon quartier, nous voulons proposer des lieux de rencontres (salles communes ouatées, bars-sympas non sectaire, autant d'habitués que d'anonymes, kiosque à bircher, associations dont les instances respectent la collégialité, fêtes (un peu, pas trop) dont l'initiative viendraient des habitants, et en aucun cas d'un ordre supérieur.) Nous voulons évoluer. Avoir un projet de vie. Pour rencontrer quelqu'un, rien ne vaut que de faire partie de commissions pour faire ses commissions.
On peut légiférer à tour de bras, toutes lois et surtout économiques ne sont qu'approximation curative.
La nature, bien mise-a- mal il est vrai, la nature, ou ce qu'il en reste, de ce ventre violée encore fertile, a ses propres règles que nous apprenons en les subissant. les lois naturelles, qu'on le veuille ou pas nous tiennent malgré nous, nos lois courent après, loin derrière pour panser l'avenir, et régir nos liens qui ne seraient que sauvagerie et cannibalisme sans elles?
Aucune organisation humaine ne peut s'asseoir sur des principes immuables. Parce qu'ils sont partiels. et parce que justement ce sont des principes écrits et statiques, et les mots d'ordre, les lois n'arrivent pas à tenir compte du mouvement du temps, des gestes du monde.
nul n'est censé ignorer la loi, et personne ne la connait; La loi, dans son absolu intraduisible.
C'est pour cela que j'apprécie mon quartier aux maisons friables, des maisons incertaines qui exhibent leur courte durée, leur faible destin, leur manque d'ambition, et les occupants s'y relayent sans faire d'histoire, en dignes locataires du monde, en passagers clandestins de l'histoire.